lundi 27 octobre 2014

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La librairie Legoff était devenu du jour au lendemain un repaire pour tous les amateurs d'altervérité. Mon moteur de recherche y était-il pour quelque chose? J'en doutais. Par acquis de conscience, j'avais développé une version pour différents supports mobiles mais à ma connaissance très peu de personnes l'avaient téléchargée. Le libraire organisait des conférences sur des sujets comme "sociétés secrètes et gouvernance mondiale", "la cryptozoologie: ce que nous cache la science" "Les reptiliens : un retour aux sources de l'humanité". Un jour, il me convia à une réunion. Je me rendis compte que loin d'être un simple curieux, le libraire était totalement engagé dans ces réseaux. Pourquoi avait-il décidé d'étaler cet engagement au grand jour ?Pour noyer le poisson? Je n'en doutais pas...

mercredi 23 juillet 2014

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J'avais conçu pour mon employeur, un moteur de recherche analogique, basé sur une cryptosémiologie à entrée ambivalente. Legoff était venu me voir alors que je déballais un colis.
- J'ai appris que vous aviez jadis fréquenté les milieux conspirationnistes
- C'est Da Silva qui vous a dit ça ?
- Bien sûr. Nous parlons beaucoup de vous, vous savez.
- Tout ça c'est fini.
- Mais vous avez bien encore quelques connaissances dans ce domaine ?
- Ca dépend...
- Voyez-vous mon  cher Jack... je peux vous appeler Jack ?
- Si vous voulez.
- Et bien voyez-vous, je voudrais toucher le milieu conspirationniste. Ces gens-là sont les derniers à lire un tant soit peu. J'avais pensé les aider dans leur quête. Ce que je voudrais, c'est que vous me concoctiez un outil de recherche informatique qui permette à mes clients, par rapport à un sujet qui leur tient à coeur, de savoir tout ce que j'ai en magasin.
- Une recherche par mots clés en quelque sorte.
- Quelque chose de plus pointu. Je voudrais non seulement une recherche par mots clés mais également par liens,disons, plus souterrains.
- Je vois...
Il sourit :
- Nous nous comprenons n'est-ce pas ?
- Mouais... Ca va être du travail. Il faut que je numérise tous vos titres et que je crée une base de donnée...
- Je vous arrête tout de suite mon vieux, je ne comprends rien à tout ce jargon. Faites ce que vous avez à faire. C'est dorénavant votre boulot.Vous pouvez laisser tomber la manutention.
Je repensai à la thèse de linguistique que j'avais soutenu jadis: " Du mot clé au sens caché- Essai de cryptosémiologie ". 
On ne pouvait pas dire mieux.



mardi 22 juillet 2014

4

J'avais fini par montrer Les Conversations à qui de droit.  Le libraire n'avait pas semblé surpris.  Il avait saisi l'ouvrage avec précaution et  avait examiné attentivement la couverture de cuir rouge :
- Alors vous connaissez André ?
- Le taxidermiste? Oui, je l'ai rencontré.
Merde ! Bien sûr que j'avais connu  Legoff.  L'ancien libraire dont m'avait parlé mon employeur, fut jadis presque un ami. Comment n'y avais-je pas pensé plus tôt. L'effet des fameuses pilules de Staboulov ?
Je décidai de jouer au chat et à la souris :
- Pourquoi me demandez-vous ça ?
- Voyez-vous, cette couverture a été faite par Legoff, ça ne fait aucun doute. Du cuir de russie..
Il eut un petit rire
-... du Kremlin-Bicêtre sans doute. Le titre a été gravé à la main. Les caractères gothiques sont très difficiles à exécuter sur du cuir. C'est du très beau travail .
Il le feuilleta. 
- Cela ressemble à un des ces luxueux livres d'or dont on se serait servi comme cahier d'écriture. Conversations entre gens de bonne compagnie... Le titre est bien trouvé...L'écriture est belle. C'est un manuscrit original ?
- Oui. Il m'a été donné par l'auteur en personne. Un américain : Jack Rimasky.
- Connais pas
- Vous ne connaissez pas Jack Rimasky ?
- Non. Enfin je ne connais pas d'autre Jack Rimasky que vous.
- Moi ?
Le libraire me regarda, se demandant apparemment si je ne me moquais pas de lui. Il me rendit le cahier.
- Et bien prenez en soin ! On ne sait jamais, si votre Monsieur Rimasky devenait célèbre, peut-être ce manuscrit pourrait prendre de la valeur.
Il m'observait à présent avec inquiétude.
-  Vous devriez vous méfier des petites pilules du professeur Staboulov. Raoul m'en a parlé.
Staboulov. Ici comme ailleurs, il semblait avoir le mauvais rôle. Mais qui était le metteur en scène?

vendredi 11 juillet 2014

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Je travaillais à la librairie Legoff depuis une semaine. Ce jour-là, le libraire s'était laissé aller à quelques confidences  - Il faut que je vous avoue quelque chose mon petit. Je ne suis pas Legoff. Ou plutôt, je m'appelle Legoff mais je ne suis pas André Legoff de la librairie Legoff achat vente expertise. Ceci dit je le connaissais bien. Nous partagions la même passion. La taxidermie. Moi j'étais un amateur mais lui, voyez-vous, c'était une pointure. Puis il s'est reconverti. Dans les livres anciens. Il y a quelques années, je ne sais pas pourquoi, il a proposé de me céder son fond en gérance. Et il a disparu. Je n'ai plus  aucune nouvelle. Je me contente de virer le loyer de la gérance sur un compte ouvert au nom de Davidyenko. C'est le nom de sa mère je crois...
Il hésita un instant puis ajouta :

- De toute façon, je ne lui verse pratiquement  rien. Il a eu l'amabilité d'indexer le loyer sur les bénéfices et comme vous l'avez remarqué, je n'ai pour ainsi dire aucun client.

Bien sûr j'avais remarqué, et aussi cette façon qu'avait le libraire de paraitre toujours affairé. Comme pour donner le change. Mais à qui ?

dimanche 1 juin 2014

2

Ce matin-là,je m'étais rendu à la librairie Legoff-achat-vente-expertise. Le magasin était situé rue de la Psalette, une petite rue pavée juste derrière la cathédrale. 
 Le libraire m'avait reçu de façon courtoise. L'entretien avait duré une dizaine de minutes. Il avait parcouru mon CV et avait posé quelques questions sur ma thèse. A la fin il m'avait tendu la main :
 «Et bien mon ami, en ce qui me concerne tout est correct. Vous commencez la semaine prochaine!». 
Tout s'était déroulé comme dans une pièce bien rodée. Il avait disparu dans l'arrière-boutique, sans un mot, me laissant seul au milieu des rayonnages. 
C'est Da Silva qui m'avait refilé l'adresse, peu de temps après mon arrivée.
 - Il cherche un linguiste je crois, ne me demandez pas pourquoi. Et puis vous pourrez en profiter pour lui montrer...votre truc. 
Votre truc... Da Silva avait tout fait pour paraitre détaché mais j'avais remarqué une légère crispation sur son visage lorsque j'avais sorti de ma valise le cahier recouvert de cuir rouge avec le titre, gravé en caractères gothiques "Conversations entre gens de bonne compagnie".

mercredi 14 mai 2014

1

Da Silva m'avait cueilli à la sortie de la clinique. Comment est-ce qu'il avait été prévenu, c'est la première question qui m'avait traversé l'esprit. Puis juste après , une autre, plus lancinante, qui était ce gars? Bien sûr je l'avais reconnu. C'était bien Raoul Da Silva. Cet homme m'était familier, son nom , son visage. C'est comme si je l'avais quitté la veille mais j'étais incapable de le relier à une quelconque tranche de vie, à un souvenir précis. 
Il m'avait conduit à son appartement.  L'endroit donnait l'impression d'être inhabité. Peu de meubles, les murs vierges de tout accrochage. Il s'en était excusé :
- Le décor doit vous sembler un peu austère. Voyez-vous, je ne suis pas un homme d'intérieur.
J'avais souri. C'était le moins qu'on puisse dire. Puis une image m'avait traversé l'esprit, celle de Da Silva levant son verre dans une brasserie dont le nom m'échappait. Tant de choses m'échappaient. Mon hôte avait tenu à me rassurer :
- J'en ai parlé  à votre psychiatre. Staboulov est un vieil ami. . Selon lui ces phénomènes sont dus  à votre traitement.. Ils devraient s'estomper dans quelques mois. Ce vieux Staboulov est  un piètre joueur de poker mais c'est un médecin de grande expérience, vous pouvez lui faire confiance.
- Je ne vous savais pas si proche !
- Angie et moi avons fait affaire autrefois...
Et moi, à qui avais-je affaire?